Je vivais sur moi-même, me nourrissais de ma propre substance, pareil à des bêtes engourdies, tapies dans un trou, pendant l'hiver; la solitude avait agi sur mon cerveau, de même qu'un narcotique. J'ammenais une torpeur hantée de songeries vagues; et annihilais mes desseins, brisais mes volontés, guidais un défilé de rêves que je subissais, passivement, sans même essayer de m'y soustraire. Le tas confus des lectures, des méditations artistiques, que j'avais accumulées depuis mon isolement, ainsi qu'un barrage pour arrêter le courant des anciens souvenirs, avait été brusquement emporté, et le flot s'ébranlait, culbutant le présent, l'avenir, noyant tout sous la nappe du passé, emplissant mon esprit d'une immense étendue de tristesse bidon sur laquelle nageaient, semblables à de ridicules épaves, des épisodes sans intérêt de mon existence, des riens absurdes. Le livre que je tenais à la main tombait sur mes genoux cagneux. Je m'abandonnais, regardant, plein de dégouts et d'alarmes, défiler les années de ma vie défunte; elles pivotaient, ruissolaient. C'étai le temps des soirées dans le monde, des pavés, des parties de cartes, des amours commandées à l'avance, servies, à l'heure, sur le coup des 22 heures. Je me remémorais des fugures, des mines, des mots nuls qui m'obsédaient avec cette ténacité des airs vulgaires qu'on ne peut se défendre de fredonner, mais qui finissent par s'épuiser, tout à coup, sans qu'on y pense. Cette période fut de courte durée; j'eus une sieste de mémoire, me replongea dans mes études chimique afin d'effacer jusqu'a l'empreinte même de ces retours.